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La dernière fois
Avant la pause estivale, pour ce dernier Bulletin du printemps, que dire de la dernière fois?
La dernière fois est toujours une fois de trop
- Réjean Ducharme
Tant en philosophie esthétique qu'en littérature, la dernière fois a toujours retenu l'attention des penseurs. Être dernier, être le dernier ou être en dernier, quel monde de différence.
La dernière fois est un moment que l'on peut apparenter à une apparition disparaissante, la rencontre d'un juste avant, d'un pas encore et d'un jamais plus. Ce n'est pas peu dire. La dernière fois est un assemblage de souvenirs sans possibles, tout comme la première fois était un possible sans souvenirs.
Haussons encore d'un niveau et précisons que s'il y a eu un avant la première fois, il y aura aussi un après la dernière fois. De quoi cet « après » sera-t-il fait? Pour tenter de le comprendre, il faut envisager cet après à la manière stoïcienne, celle de la Nature. La dernière fois survole le devenir; il faut ainsi distinguer la dernière fois de l'adieu. On choisit la dernière fois alors que l'on subit l'adieu...
Il faut cependant savoir ou comprendre que la dernière fois n'est que la dernière fois de ce qui est pensable, donc, de tout ce que l'on perçoit au moment présent. Le salut au-delà de la dernière fois se trouve, de cette manière, dans « l'a-penser ». La dernière fois est conceptuellement impensable, donc, à penser... La dernière fois constitue une avance sur l'éternité, sur l'immortalité qui, elle, n'est qu'une manière d'humaniser la façon de cesser d'être un homme.
La dernière fois, l'ultime, est le pivot de l'interprétation de l'œuvre de notre vie. C'est la raison pour laquelle cette dernière fois aura probablement un arrière-goût d'éternité.
Que signifie donc, pour un écrivain, écrire la dernière fois, d'écrire sur la dernière fois ou, encore, écrire pour la dernière fois. Même raisonnement pour le penseur : Quel est le rôle de la dernière fois dans le raisonnement du penseur?
La dernière fois libère.
En littérature, la tragédie n'a pas de valeur dans le raisonnement sur la dernière fois. L'aboutissement de la tragédie est connu d'avance : ils se rencontrent, ils s'aiment, ils se quittent, ils meurent. Une tragédie est une histoire dont on connaît la fin. À l'opposé, une histoire dramatique est celle dont on ignore l'issue.
La dernière fois est infidèle au passé, déliant les serments, au lieu de les sceller.
La dernière fois libère.
La dernière fois peut aussi être une trahison par rapport à une parole donnée, et c'est en cela même qu'elle peut être une licence poétique, esthétique et qu'elle peut être une libération sociale. La dernière fois prive les héros de leurs vertus, elle les libère. Cessant d'être des Hommes, ils deviennent mortels...
La dernière fois libère.
La dernière fois est également une manière de reculer le moment des adieux, ce moment crucial du passage à l'acte final. La dernière fois est une parole performative qui se diffère; le dernier entretien permet tous les aveux : ceux de l'amour comme ceux de la honte, ceux de la culpabilité comme ceux de la lâcheté.
Le dernier entretien libère et permet de passer outre aux interdits.
Les acteurs qui reviennent sur scène lors d'un rappel après une pièce ne sont plus des personnages. Ils sont des acteurs, c'est-à-dire des personnages qui ont passé outre.
De cette manière, il faut s'interroger afin de tenter de savoir si un adieu est un rendez-vous détourné ou plutôt un moment à partir duquel on n'attendra plus l'autre?
En ce début d'été, pensons bien.
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On passe sa vie à dire adieu à ceux qui partent, jusqu'au jour où l'on dit adieu à ceux qui restent.
- Véra de Talleyrand-Périgord
